Il existe des artistes dont la vocation semble être de rester dans l’anonymat. Jean Agélou est de ceux-là. Pionnier la photographie érotique, il demeure de son vivant, dans une semi-clandestinité. Et s’il n’existait des collectionneurs de CPA (cartes postales anciennes) passionnés d’érotisme, son nom ne dirait sans doute rien à personne.

Jean Agélou

Et si l’auteur de centaines de clichés érotiques, le plus souvent signés JA, est aussi apprécié, c’est qu’il semble bien maîtriser l’art de la photographie bien plus que ses collègues des années 1900. En ceci, Jean Agélou est un pionnier qui, à sa façon, a bouleversé les codes de l’érotisme moderne.

L’âge d’or de la photo érotique

Paris, 1905. La capitale française, fatiguée des tenues féminines qui ne laissent pas deviner même la moindre cheville, se fait la plaque tournante de l’érotisme mondial. Les cabarets se font plus coquins. Et la photographie, encore balbutiante, s’intéresse au corps de la femme nue. C’est dans ce contexte que Jean Agélou, jeune photographe de 27 ans, troquent les commandes de communions et de mariages pour des modèles bien moins habillés.

Les autorités, malgré les plaintes des quelques pudibonds qu’on retrouve à toutes les époques, ne voient pas d’un trop mauvais œil le déballage des chairs. A condition que la vente ne soit pas publique et qu’on accorde aux clichés quelque alibi artistique, orientaliste ou scientifique. Hypocrisie, quand tu nous tiens.

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Agélou signe alors une grande quantité de clichés pour la revue « L’Etude Académique ». Sous prétexte d’offrir aux artistes des sujets et des modèles, ce bimensuel s’adresse à un public coquin. Et se vend bien. Ce qui n’empêche pas Agélou de tirer le meilleur parti de toutes ses photos : revues, certes, mais aussi cartes postales et vues stéréoscopiques. Ce procédé permet, grâce à l’apposition de deux points de vue légèrement décalés, de voir le modèle « en 3D ».

En 1906, on reconnaît le talent de portraitiste du photographe coquin, en le sélectionnant pour le Salon International de la Photographie. Agélou devient vite un homme aisé, porté par le commerce de plus en plus florissant de l’érotisme à la française.

Agélou et la censure

En 1908, patatras, les tenants de la morale chrétienne l’emportent. Et parviennent à modifier la loi. La vente d’un contenu licencieux est interdite désormais même si les offres sont « non publiques ». Un détail qui change tout. De manière générale, la censure resserre son emprise. Il faut ruser. Et le sexe féminin disparaît des photographies pour une période qui durera soixante ans.

Mais les affaires d’Agélou se portent bien. Peut-être même encore mieux. Les cartes postales érotiques sont vendues de façon discrètes, par correspondance et sous enveloppe, à une clientèle de plus en plus nombreuse et exigeante. Et comme si l’interdit créait le manque, les « pornographes » prospèrent.

Puis, c’est la guerre. On connaît les liens qui unirent Eros et Thanatos. On n’est donc pas étonnés de voir que, le conflit mondial s’enlisant, les autorités – y compris militaires – lèvent, au moins en partie, la censure qui frappe les cartes postales érotiques. C’est qu’il s’agit d’entretenir le moral des troupes ! On se montre complaisant à l’égard des clichés de femmes nues.

Les modèles d’Agélou et Fernande

On a souvent prétendu que les modèles des photos érotiques français du début du XXième siècle étaient des prostituées. Et que les clichés avaient été pris dans des maisons closes. D’après Christian Bourdon (voir ci-dessous), c’est largement faux. Les photos ont été prises dans des studios dédiés. Et les femmes qu’on y voit sont le plus souvent danseuses dans des cabarets parisiens.

L’une de ces modèles, d’ailleurs, a trouvé, dans ces clichés, une certaine postérité. Fernande, le modèle préféré d’Agélou, est si célèbre parmi les collectionneurs américains qu’on a pensé à adapter sa vie sur grand écran. Une production cinématographique qui n’a pas encore vu, à ma connaissance, le jour, mais qui reste en projet.

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Les CPA ou la postérité de Jean Agélou

Ce sont les collectionneurs de CPA (cartes postales anciennes) qui font revivre, à partir des années 1980-90, le nom de Jean Agélou. Parmi eux, Christian Bourdon, signe chez Marval, un livre passionnant (voir ci-dessous), qui associe une enquête sur la vie du photographe et des dizaines de clichés tous plus beaux les uns que les autres.

Mais, hélas pour nos cartophiles français, c’est aux Etats-Unis que la carte postale ancienne érotique connaît un engouement majeur. De fait, la plupart des originaux signés JA – et les autres ! – partent Outre-Atlantique. Ce qui a pour effet d’entretenir la rareté, et donc le prix, des clichés du pionnier de ce côté-ci de l’océan.

A lire : Jean Agélou, de Christian Bourdon, éditions Marval, 2006.