« Picasso est espagnol, moi aussi. Picasso est un génie, moi aussi. Picasso est communiste, moi non plus ! ». C’est à cette saillie de Salvador Dali que Serge Gainsbourg emprunte, en 1967, le titre de ce qui restera sans doute l’une de ses chansons les plus marquantes, en même temps qu’un monument de l’érotisme à la française. Une chanson (en fait deux), une provocation, un film, qui resteront aussi dans l’histoire de la censure.

Intials B.B.

En 1967, Brigitte Bardot est une immense star. Mieux, elle incarne l’émancipation de la femme, la liberté sexuelle. Depuis Et Dieu… créa la femme (1956), elle est le sex-symbol français par excellence. Blonde, pulpeuse, jolie et désirable, l’actrice entretient une liaison, selon la rumeur publique, avec le laid Gainsbourg.

Un soir qu’ils dînent ensemble au restaurant, Bardot met au défi Gainsbourg : « écris-moi la plus belle chanson d’amour qu’on puisse imaginer ». La légende commence ainsi. Dans la nuit, Gainsbourg, fou d’amour, écrit Bonnie and Clyde, mais aussi Je t’aime, moi non plus.

Les textes de Je t’aime, moi non plus, sont explicites :

Je vais, je vais et je viens
Entre tes reins
Et je me retiens
Non! Maintenant, viens!

Dès le lendemain de l’enregistrement, le morceau est diffusé à une heure de grande écoute sur Europe 1. Hélas, l’actrice est alors mariée à l’industriel allemand Gunter Sachs qui, furieux, exige le retrait du titre. A la demande de Brigitte, Serge s’exécute. Et oublie un moment la chanson scandaleuse.

Jane B.

C’est alors que Gainsbourg fait la rencontre d’une jolie petite anglaise au physique androgyne, du nom de Jane Birkin. Le couple devient très vite une attraction pour la presse, tant il semble peu assorti. Gainsbourg a alors l’idée de réenregistrer Je t’aime, moi non plus, avec Jane, cette fois.

Bardot Birkin nues

Spontanément, Birkin, qui ne sait pas chanter, prend l’octave au dessus. Gainsbourg laisse faire, ce qui donne à la voix de Jane un caractère presque enfantin. Ce qui ne nuira pas à l’ampleur du scandale qui accompagnera la nouvelle version de la chanson.

Car les paroles, mais aussi les soupirs et les râles de plaisir de l’actrice britannique vont déchaîner les puritains. Le quotidien du Vatican, l’Osservatore Romano, parle d’une obscénité. Très vite, la chanson est bannie de la radio, en Italie, d’abord, puis en Suède et en Espagne. Je t’aime, moi non plus est bientôt tout simplement interdite dans certains pays.

Et, malgré cela – ou plutôt grâce à cela – le titre va connaître un succès commercial vertigineux. Plus de 750 000 exemplaires sont vendus à travers le monde. La chanson domine les charts en Norvège, en Suisse, en Autriche ou encore en Suède. Elle se vend même dans la très catholique Italie.

Je t’aime, moi non plus : le film

Gainsbourg éprouvera dès lors toutes les peines du monde à se remettre d’un tel succès. Et c’est ainsi qu’il donne à son premier film en tant que réalisateur de cinéma ce titre : Je t’aime, moi non plus (1976). Dans un no-mans-land, une jolie serveuse de restaurant routier, aux allures et au prénom de garçon (Johnny, jouée par Jane Birkin) s’ennuie. Elle rencontre Krassky (Joe Dallesandro).

Mais le beau garçon est, aux sus de tous, homosexuel. Et son petit ami, Padovan (Hugues Quester), voit d’un mauvais œil la relation qui commence à naître. Krassky tombe effectivement amoureux de Johnny mais ne peut envisager une relation sexuelle avec elle que par la sodomie.

En France, le film échappe de peu au classement X. En Angleterre, il n’est projeté que dans une seule salle : un cinéma porno gay de Londres. La critique se montre sévère. Sans doute trop. Seul François Truffaut défend le film, qui connaît également un échec commercial. Ce que Gainsbourg ne comprend pas.

affiche Je t'aime moi non plus film je t'aime, moi non plus

Seule la Bande Originale de Je t’aime moi non plus surnage. Gainsbourg est même nommé aux Césars dans la catégorie « meilleure musique de film ». Et la Ballade de Johnny Jane rencontre, quant à elle, un joli succès.

Postérité

Il faudra finalement attendre 1986 pour que paraisse finalement la version Bardot de Je t’aime, moi non plus. La star se laisse convaincre de publier le single, dont les profits iront à la défense des animaux. Tout aussi érotique, l’enregistrement original ne suscite plus le même scandale. Autres temps, autres mœurs. Et le disque ne se vend finalement qu’à quelques 20 000 exemplaires.

Toujours est-il que, désormais, au « Va, je ne te hais point » de Corneille répond le « Je t’aime, moi non plus » de Gainsbourg. La référence est partout, et notamment dans les titres d’article de presse pour parler de politique, de sport et d’art.

Non content d’avoir créé un standard de la chanson érotique, Serge Gainsbourg aura donc également posé une nouvelle expression de la langue française. L’apanage des grands ?